Éxégéticoscope​
2019

Haut-parleurs, laser, microcontrôleur, talc, tissu, bois

540 x 22 x 10 cm

Prix : 3 500 €

 

18 haut-parleurs sont alignés à l'intérieur d'une structure en bois de 460 m de long sur 22 de large, gainée ensuite d'une toile blanche. Du talc est déposé sur toute sa surface. Un laser filant  quelques centimètres au dessus met en tension deux volumes noirs placés de part et d’autre de la structure blanche. Grâce à une programmation (microcontrôleur) combinée à l'aléatoire, les haut-parleurs émettent une onde sonore  dont les vibrations  provoquent un nuage de poussière blanche, instantanément mis en lumière par le laser, selon une  trajectoire qui reproduit celle d'une pierre lancée à la surface d'une étendue d'eau.  Ce sont des ricochets de lumière.

(L'oeuvre est née de la lecture d'un texte de Jean-Christophe Bailly, Rechercher, dans lequel l’auteur fait l’analogie entre la structure de la recherche en art et celle du ricochet. Le titre Exégéticoscope est inspiré de la notion d’atelier exégétique mentionnée dans le raisonnement.)

 

Extrait du texte de Jean-Christophe Bailly, Rechercher (in L'Élargissement du poème. 2015)

"Ainsi la structure même de la recherche, en art, est-elle celle du ricochet. Chaque geste d’art est lui-même comme une pierre lancée contre une surface et qui au lieu de s’y enfoncer tout de suite doit y rebondir le plus grand nombre de fois possible. Cette trajectoire étant comme une danse, une succession de touches ou de points, éclaboussures incluses. Et l’on peut même dire qu’une démarche artistique entière (une œuvre) peut être perçue et décrite comme la répétition ou la modulation infinie de ce geste. Toujours à la fin la pierre tombe au fond de l’eau, tandis qu’à la surface vient se former une onde. Cette onde, c’est la propagation du sens et il faut que la pierre soit tombée pour qu’elle existe. Même si nous rêvons continûment d’un ricochet infini où la pierre ne tomberait pas et rebondirait sans fin, elle tombe, elle finit toujours par tomber. Cette chute est le résultat, autrement dit le moment où le lancer, même s’il a eu lieu dans la bonne direction s’épuise. Cet épuisement, nous le nommons achèvement, mais cet achèvement n’est que l’aveu d’un procès inachevé : c’est parce que la forme est toujours finie que l’idée, quand bien même elle aurait tout voulu et tout formé, s’en échappe. [...] 

L’art ne sait rien faire d’autre que chercher. La recherche n’est pas pour lui un impératif, ou un supplément, ou une plus-value, elle est sa condition, et davantage encore, en un sens quasi biologique, en son milieu. C’est dans la recherche, c’est en se cherchant que l’art se libère et existe en tant qu’art.[...] 

L’art ne se divise pas entre ce qui relèverait de son concept et une pure et simple fabrication. L’idée de forme, si elle est en un sens immatérielle, ne se confirme que par le sensible. Le sensible, qui sera son tombeau, est d’abord ce qui lui donne vie, ce par quoi elle existe, même comme idée. L’artiste est simultanément le concepteur et l’ingénieur de son idée. L’atelier (au sens le plus étendu, c’est- à-dire non seulement l’atelier du peintre ou du sculpteur, mais aussi le plateau de répétition ou de tournage, la table de montage, le bureau de l’écrivain, etc.) est le lieu où cette imbrication est donnée entièrement, où elle fonctionne comme un enchevêtrement – une pelote de sens qu’il faut démêler. [...] 

À l’atelier, qui est le lieu de la formation, succède l’atelier exégétique (l’expression vient de l’historien d’art italien, Salvatore Settis, qui l’a utilisée dans son livre sur Giorgione), qui est l’espace d’interprétation transhistorique déployé autour de la forme. Dans ce nouvel atelier disséminé cohabitent l’éphémère et la très longue durée, les pensées formées, les souvenirs et les pressentiments, tout un système variable et vivant de petits lancers, la nébuleuse qui se forme en chaque tête. Fait de toutes les réactions que la présentation de la forme entraîne, cet atelier est comme une ruche invisible mais hyperactive. Il se peut qu’au départ ses dimensions soient restreintes, mais elles sont, en droit, extensibles à l’infini. En se 

 

présentant comme effet de recherche, l’art (geste ou œuvre) se dépose comme base de recherche, comme machine à fabriquer des apprentis. Les apprentis lisent les ondes de la pierre tombée au fond, il reconstituent le parcours de la pierre, ses effleurements, ses rebonds, ses éclaboussures. C’est comme un réenclenchement permanent, à partir d’un point fixe, et qui est celui de la déposition du sens."